Aker Fassi : de la plante à la poudre

L’aker fassi — ce rouge profond que l’on humecte du bout des doigts avant de l’effleurer sur les lèvres ou les joues — est une méthode : une façon de capter le vivant, puis de le ralentir, jusqu’à le rendre stable, transmissible et partageable.

Comment l’aker fassi est-il fabriqué ?


Derrière sa simplicité apparente (deux matières végétales, du séchage, du broyage), la fabrication de l’aker fassi repose sur des phénomènes très concrets : la chimie des pigments, la sensibilité des anthocyanes à la chaleur et à la lumière, et le rôle des polyphénols (tannins) de la grenade comme agents de fixation. La tradition, ici, n’est pas une légende : c’est une technologie douce, affinée par l’usage et que la littérature scientifique permet aujourd’hui d’éclairer.

Dans la tradition marocaine, l’aker fassi est associé au coquelicot (Papaver rhoeas) et à la grenade (Punica granatum).

Récolte des coquelicots

Le cœur colorant du coquelicot se trouve dans ses pigments rouges, majoritairement des anthocyanines . Des travaux analytiques sur Papaver rhoeas montrent justement la présence de plusieurs pigments anthocyaniques dans les zones rouges des pétales, avec une dominance de cyanidin-glucosides, typiques des rouges floraux.

Ce détail a son importance. Les anthocyanines sont magnifiques, mais fragiles. Elles réagissent à l’oxygène, au pH, à la lumière, à la température, et même à certaines enzymes naturellement présentes dans le végétal. Les synthèses scientifiques sur la stabilité des anthocyanines décrivent cette vulnérabilité : selon les conditions, la couleur peut brunir, perdre en intensité, ou évoluer.

Pour la récolte, cela implique de privilégier des pétales intacts, cueillis sans les froisser (un pétale meurtri s’oxyde plus vite), d’éviter les fleurs humides (l’eau favorise la dégradation et la contamination microbienne pendant le séchage) et de se mettre au travail rapidement. Plus on attend, plus le pigment évolue.

Récolte de la grenade

L’autre moitié de l’aker fassi est la partie externe de la grenade — la peau épaisse, parfois associée aux membranes internes. Scientifiquement, la grenade — et en particulier sa peau — est un concentré de composés phénoliques (dont des tannins), connus pour leurs propriétés antioxydantes et leur intérêt en formulation cosmétique.

Dans le monde des teintures, les tannins ont une réputation précise : ils aident les colorants naturels à mieux se fixer. Les recherches en teinture textile montrent que des extraits de peau de grenade peuvent servir de colorant, mais aussi participer à la solidité de la teinte (résistance au lavage / à la lumière) selon les procédés et les auxiliaires utilisés.

Ainsi, la peau de grenade apporte une dimension “structurelle” : une astringence (sensation de resserrement) et un effet de tenue que beaucoup associent à la poudre et ses polyphénols jouent un rôle de protection contre l’oxydation, ce qui est cohérent avec l’objectif de stabiliser une matière végétale destinée à être conservée.

Après récolte, les grenades sont traditionnellement vidées de leur pulpe, consommée séparément. La peau est ensuite rincée pour éliminer les sucres résiduels (qui favoriseraient les fermentations) et parfois découpée en morceaux pour faciliter le séchage.

Le séchage

Dans les foyers comme dans certaines pratiques artisanales, le séchage se fait souvent à l’air libre (parfois au soleil), parce que cela est plus accessible et plus respectueux de la matière. Mais la science nous aide aujourd’hui à comprendre pourquoi le séchage doit être plus maîtrisé que cela. Les anthocyanines se dégradent plus vite quand la température est trop élevée ou quand l’exposition à la lumière est trop intense.

Une étude sur le séchage de pétales (tulipe et coquelicot) utilisés comme colorants naturels montre que les conditions de séchage modifient significativement la conservation des anthocyanines et la couleur finale ; elle identifie notamment des compromis entre température, vitesse de séchage et altération de la couleur.

D’autres travaux sur des matrices riches en anthocyanines confirment cette logique générale : des conditions “douces” (basse température, vide, lyophilisation) protègent mieux les anthocyanines que des chauffes longues ou trop chaudes.

La même logique s’applique pour la peau de grenade, qui est considérée comme prête lorsqu’elle devient dure et cassante. Elle doit être séchée lentement, afin de conserver les composés phénoliques sans les dégrader par la chaleur excessive.

Le broyage

Une fois pétales et peaux parfaitement secs, vient l’étape du broyage. Dans de nombreuses traditions, le mortier est un outil qui permet de réduire la matière progressivement, sans échauffer excessivement la poudre.

Chauffer, même légèrement, peut accélérer certaines réactions d’oxydation et de dégradation des pigments (les anthocyanines y sont sensibles). Les revues sur la stabilité des anthocyanines rappellent à quel point la température et l’oxygène comptent dans leur évolution.

Le tamisage

Après le broyage, les poudres sont tamisées séparément en raison de leur différence de fibre. Les pétales de coquelicot sont très fins et fragiles alors que la grenade est plus dense et plus résistante. Les broyer ensemble dès le départ conduirait à une poudre de coquelicot trop fine (presque brûlée par le frottement), et des fragments de grenade encore grossiers.

Le tamisage est geste relativement simple qui permet d’éliminer les fibres végétales résiduelles et de ne conserver que les particules les plus fines, celles qui se déposent naturellement sur la peau sans l’irriter.

Une granulométrie homogène améliore l’adhérence, la douceur au toucher et la dispersion du pigment lors de l’application. Les études sur la stabilité et le comportement des anthocyanines montrent que ces pigments sont mieux libérés lorsque la surface de contact avec l’eau ou l’huile est suffisante, ce que permet précisément une poudre finement tamisée.

Le mélange

L’aker fassi naît réellement au moment du mélange de la grenade et du coquelicot. C’est là que se construit le rouge final.

Sur le plan des colorants, la logique est simple : le coquelicot porte la vibration rouge (anthocyanines) et la grenade apporte une matière polyphénolique (tannins, etc.) qui modifie la sensation, la profondeur, et peut participer à la stabilité.

Dans les pratiques de teinture marocaine, on retrouve ce principe plus largement : des plantes colorantes, des adjuvants, des recettes, et un savoir transmis de femme à femme, ancré dans le territoire et ses ressources. Le travail de Loukid sur les techniques de teinture amazighes décrit précisément cette chaîne de transmission et l’usage de matières comme la grenade dans les palettes traditionnelles, avec l’idée que la couleur est liée au lieu et au geste.

L’aker fassi, à son échelle, appartient à cette même famille de savoirs : un art du mélange qui vise un résultat beau, mais aussi durable.

Conservation

Une fois la poudre prête, l’ennemi principal devient l’environnement (humidité, lumière, chaleur, air). Puisqu’on sait que les anthocyanines se dégradent sous l’effet de facteurs comme l’humidité, la lumière, la chaleur et l’air, la logique de conservation suit naturellement le schéma d’un pot hermétique, sec, à l’abri de la lumière et loin d’une source de chaleur.

La fabrication de l’aker fassi révèle ainsi une science lente, patiemment ajustée par l’expérience et la transmission. Chaque étape — de la récolte à la conservation — répond à des besoins précis : respecter la fragilité des anthocyanines, tirer parti de la richesse polyphénolique de la grenade, maîtriser l’air, la lumière, la chaleur et le temps. Rien n’y est laissé au hasard, même lorsque les gestes semblent simples.

— Âda

Suivant
Suivant

Aker Fassi : une couleur née des fruits et des fleurs