Henna : de la feuille à la poudre

Entre la feuille fraîche et la poudre que l’on applique sur la peau ou les cheveux, le henna traverse une succession de gestes minutieux. Ces étapes, héritées de pratiques anciennes et aujourd’hui éclairées par la recherche scientifique, déterminent la qualité, la sécurité et la fidélité du henna à ce qu’il promet.

Comment le henna est-il fabriqué ?


Le henna traditionnel provient de Lawsonia inermis, un arbuste adapté aux climats chauds et secs, parmi lesquels celui du Maroc. Ses feuilles contiennent un pigment naturel, la lawsone (2-hydroxy-1,4-naphtoquinone) qui peut se lier à la kératine, la protéine qui compose la peau, les cheveux et les ongles.

La lawsone (2-hydroxy-1,4-naphtoquinone) est sensible aux conditions de traitement. Le processus de fabrication doit donc se faire selon une série d’étapes précises, au risque de mettre en péril la qualité du produit final.

La récolte

Dans les zones de production, les feuilles de Lawsonia inermis sont récoltées, puis séparées des brindilles et autres éléments indésirables. Cette étape “simple” conditionne déjà la finesse finale. Plus la présence de tiges est limitée, moins le broyage qui suivra sera agressif et moins la matière sera échauffée.

Traditionnellement, la propreté conditionne également la sélection de la feuille, parce que la poudre est consommée à l’état pur, sans extraction industrielle qui viendrait “rattraper” un lot médiocre. L’enjeu est aussi sanitaire. Toute matière végétale trop humide ou souillée augmente le risque de développement microbien pendant le séchage et le stockage.

Le séchage

Vient ensuite l’étape la plus décisive. Sécher ne veut pas dire “brûler”. Le but est de faire descendre l’humidité assez bas pour éviter les moisissures et permettre un broyage propre, tout en préservant au maximum l’intégrité des composés actifs. C’est ici que tradition et science se serrent la main.

Dans de nombreuses pratiques artisanales, les feuilles sont séchées à l’air, à l’ombre ou au soleil selon les régions, puis mises à l’abri.

Or, la recherche montre que la température et la durée d’exposition peuvent influencer la cinétique de séchage (la vitesse et la manière dont l’eau s’évapore de la feuille) et, indirectement, la conservation de la lawsone. Une étude expérimentale souligne qu’augmenter la température accélère le séchage, mais peut réduire le rendement en lawsone si l’exposition thermique est trop longue, la dégradation pouvant être liée à l’oxydation (réaction chimique liée au contact avec l’air) ou à l’effet de la chaleur.

D’autres travaux confirment que le séchage est un point d’optimisation industriel majeur, parce qu’il structure la qualité finale du produit (sa stabilité, etc.). Des écrits universitaires ont comparé des modes de séchage (air libre versus séchoir) et leurs effets sur la matière végétale, ce qui va dans le même sens : la méthode de séchage a un impact chimique réel, donc un impact d’usage.


Le broyage

Une fois la feuille correctement sèche, le broyage vise à obtenir une poudre fine, régulière, agréable à mélanger et suffisamment homogène pour colorer de façon stable. Il ne se fait pas en une seule fois. On réduit d’abord les feuilles en poudre, puis on affine progressivement.


Le tamisage

Le tamisage ne sert pas seulement à “nettoyer” la poudre, mais à lui donner une texture régulière. En retirant les fragments trop grossiers, on évite une pâte difficile à appliquer, qui peut accrocher ou former de petits grains une fois mélangée à l’eau.

Cette finesse joue un rôle direct lors de l’utilisation. Une poudre fine s’hydrate plus facilement et de manière plus homogène. L’eau pénètre mieux la matière. La poudre doit ensuite d’abord absorber l’humidité, puis relâcher progressivement ses pigments. C’est un processus lent qui explique pourquoi le temps de repos est si important dans la préparation traditionnelle.

Lorsque la poudre est mal travaillée — trop chauffée lors du broyage, exposée à l’air trop longtemps ou composée de particules inégales — ce mécanisme devient imprévisible. La couleur peut manquer de profondeur, la texture peut varier d’un usage à l’autre. À l’inverse, une poudre bien broyée et bien tamisée offre une expérience plus stable et plus fidèle à ce que le henna promet.


Conservation

Après le tamisage, ue poudre végétale reste vivante au sens chimique. Elle réagit à l’humidité de l’air, à la lumière, à l’oxygène. L’oxydation et l’humidité peuvent avoir des conséquences sur la teinte du henna et favoriser des contaminations. C’est pourquoi les filières sérieuses travaillent avec des emballages barrière, des lots tracés et une gestion de l’humidité.

Précautions

Malgré les rappels des autorités européennes, de nombreux produits commercialisés sous le nom de “henna” s’en éloignent. L’augmentation de la demande mondiale et la pression économique ont rendu certaines poudres vulnérables aux mélanges, et des études se sont intéressées à la détection d’adultérants (substances ajoutées à un produit pour en modifier artificiellement la couleur, l’effet ou le coût) dans le henna.

L’un des plus problématiques est la p-phénylènediamine (PPD), utilisée dans les teintures capillaires synthétiques pour obtenir une couleur plus foncée et plus rapide, notamment dans les hennas dits “noirs”. Le problème est que la PPD est reconnue comme un sensibilisant cutané puissant. Les autorités européennes ont documenté des cas de dermatites sévères, de brûlures chimiques, de réactions allergiques parfois irréversibles, et même de chocs anaphylactiques (réaction allergique potentiellement mortelle). C’est précisément pour cette raison que la PPD est interdite sur la peau et strictement réglementée pour l’usage capillaire en Europe. Malgré cela, elle continue d’être retrouvée dans des poudres importées ou vendues hors circuit contrôlé, souvent sans étiquetage clair.

D’autres formes d’adultération sont plus discrètes. Certaines poudres sont coupées avec des sels métalliques (sels de plomb, de cuivre ou de fer) destinés à intensifier ou modifier la couleur. Ces composés peuvent réagir avec la kératine du cheveu, provoquer des fragilisations, des cassures, et poser un problème sérieux en cas de coloration chimique ultérieure. Par ailleurs, ll’exposition répétée à certains métaux lourds est un sujet de préoccupation bien connu, même à faibles doses.

Au fond, la fabrication du henna est une histoire d’équilibre. Équilibre entre vitesse et douceur du séchage. Entre finesse et échauffement au broyage. Entre tradition des gestes et modernité des contrôles. 

— Âda

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