Savon Beldi : histoire d’une formulation
Le savon beldi est souvent présenté comme un héritage immuable, transmis depuis des siècles sous une forme inchangée. On le décrit comme un “secret ancestral”, parfois même comme un produit presque mythique, né dans un passé lointain et préservé intact jusqu’à aujourd’hui. Mais raconter son origine ne consiste pas à lui attribuer une légende mais à revenir à l’essentiel : les matières qui le composent.
En revenant à ses origines, que peut-on réellement comprendre de l’origine du savon beldi, au-delà des récits figés qui l’entourent ?
Avant d’entrer dans le détail des ingrédients, une clarification s’impose.
Il n’existe aucune source historique ou scientifique permettant d’identifier une date précise de “naissance” du savon beldi marocain, ni une recette unique et originelle qui aurait traversé les siècles sans évoluer. Les archives écrites marocaines mentionnent peu les pratiques domestiques liées à l’hygiène, et encore moins les formulations exactes des savons utilisés.
Ce que l’on peut en revanche affirmer, c’est que la production de savons à partir de corps gras et d’alcalins (substances dont le pH est supérieur à 7) est une technologie ancienne, attestée dans de nombreuses sociétés méditerranéennes et proche-orientales bien avant l’industrialisation. Le savon traditionnel marocain, couramment désigné sous le nom de Saboun Beldi, est le fruit de cette technologie. Sa formulation repose sur une huile végétale issue de l’olive et sur un agent alcalin de type potasse (hydroxyde de potassium).
L’olive : plus qu’une huile, une présence millénaire
Dans les cultures méditerranéennes, l’olivier n’est pas qu’un arbre fruitier : il constitue une base matérielle, économique et culturelle depuis des millénaires. Ses usages dépassent de loin la seule alimentation : lampe, massage corporel, médicament ou ingrédient de beauté sont documentés depuis l’Antiquité. Des études scientifiques consacrées aux sous-produits de l’huile d’olive montrent que, dans l’Égypte ancienne comme dans les sociétés grecques et romaines, l’huile et ses dérivés servaient déjà à soigner, nettoyer et entretenir la peau — ce qui inclut la production de savons simples à partir de matières grasses végétales ou animales.
Cette centralité historique n’est pas surprenante : l’olivier est présent en Méditerranée depuis au moins plusieurs millénaires avant notre ère et son huile faisait partie du quotidien de nombreuses sociétés.
Pour le savon beldi, l’huile d’olive vierge ou macérée représente le cœur de la matière. Contrairement à d’autres savons qui combinent différents corps gras, le savon beldi est traditionnellement issu d’une huile végétale unique — celle de l’olive, riche en vitamine E et en composants émollients — ce qui en fait un produit à la fois nourrissant et protecteur pour la peau.
La potasse : l’alcalin qui transforme l’huile en savon
Le savon n’est pas qu’une huile : c’est une transformation chimique, appelée saponification, par laquelle une matière grasse (ici l’huile d’olive) réagit avec une base alcaline pour former un savon.
Ce qui distingue le savon beldi d’un savon dur classique, c’est l’agent alcalin employé. Traditionnellement, il s’agit de potasse (hydroxyde de potassium) plutôt que de soude (hydroxyde de sodium). Cette nuance a des conséquences sur la texture du savon. Un savon potassique produit une pâte souple et gélifiée, qui n’est pas moulée en forme de barre mais qui reste douce et crémeuse, prête à être appliquée sur une peau humide.
Par ailleurs, traditionnellement, l’alcalin nécessaire provenait souvent non pas d’une base pure, mais de cendres végétales lessivées dans de l’eau, produisant une solution riche en sels potassiques utilisables pour la saponification — une technique simple, accessible et compatible avec une production domestique ou artisanale avant l’ère industrielle.
Aujourd’hui, quel que soit l’endroit où l’on fabrique le savon beldi, certains éléments reviennent toujours dans sa composition authentique :
L’huile d’olive, souvent première phase du mélange ;
Des olives noires macérées, qui contribuent à la couleur sombre et à la richesse des matières ;
La potasse pour la transformation ;
L’eau pour dissoudre et conduire la réaction.
Ainsi, remonter à l’origine du savon beldi par ses ingrédients nous conduit à comprendre une réalité simple et cohérente. L’association entre l’huile d’olive et la potasse ne relève pas d’un caprice esthétique mais plutôt d’une utilisation des matières premières disponibles. L’olive, profondément ancrée dans les paysages et les usages méditerranéens, en constitue l’ingrédient clé. La potasse, issue de procédés accessibles à partir de cendres végétales, en rend la transformation possible sans infrastructure lourde.
— Âda