Savon Beldi : l’allié physiologique du hammam

Le savon beldi est indissociable du hammam marocain. Cette association, souvent présentée comme une simple tradition culturelle, repose en réalité sur une logique corporelle et physiologique. Le savon beldi ne tire pas son efficacité d’une utilisation isolée, mais d’un environnement spécifique : celui de la chaleur humide, de la vapeur et du temps long du bain.

En quoi le savon beldi est-il un savon du hammam, et non un savon comme les autres ?


Les recherches consacrées au hammam montrent qu’il doit être compris comme un système de pratiques, et non uniquement comme un espace architectural. Dans une étude sur le hammam en tant que living cultural heritage (patrimoine culturel vivant), les chercheurs soulignent que les gestes de lavage, de repos et de gommage sont indissociables des conditions thermiques dans lesquelles ils s’exercent. La chaleur et l’humidité préparent en effet le corps à recevoir certains gestes et certains produits.

Dans ce contexte, le savon beldi apparaît comme un produit pensé pour une peau déjà transformée par la vapeur et la chaleur. La physiologie cutanée (fonctionnement biologique de la peau) permet d’expliquer la symbiose entre ces éléments.

Chaleur et vapeur

Des travaux de synthèse en dermatologie montrent que l’exposition à la chaleur associée à une forte humidité modifie temporairement les propriétés de la couche cornée, la couche la plus externe de la peau. Cette dernière devient plus épaisse, plus hydratée et plus souple. C’est cette transformation (plus que le “savonnage” seul) qui rend le gommage efficace. En effet, sous ces conditions, les liaisons entre les cellules mortes qui composent cette couche se relâchent et il devient plus facile de les séparer.

Enfin, il est important de noter que la couche cornée est aussi une barrière lipidique (film naturel de corps gras qui protège la peau) et que les cellules contiennent un réseau de kératine (protéine qui donne structure et résistance à la peau). Des travaux en la matière ont montré que la chaleur modifie temporairement l’organisation des lipides de la peau et de la kératine contenue dans les cellules, la rendant plus réceptive et plus facile à exfolier.

Ainsi, la chaleur et la vapeur agissent à deux niveaux : elles affaiblissent les liaisons entre les cellules mortes et assouplissent l’ensemble de la couche cornée, créant les conditions idéales pour le gommage.


Savon Beldi

Les études scientifiques consacrées au savon beldi ne le décrivent pas comme un simple agent lavant. Dans une publication analysant différents échantillons de savon noir marocain, les chercheurs précisent que son usage s’inscrit dans une séquence préparatoire, sur peau humide, avant une action mécanique plus intense.

Ainsi, le savon beldi n’est pas conçu pour “terminer” le soin (comme la plupart des savons), mais pour amener la peau dans un état propice à l’étape suivante. Appliqué sur une peau déjà chauffée et saturée d’humidité, il ralentit l’évaporation de l’eau, contribue à maintenir sa souplesse et affaiblit temporairement l’adhérence entre les cellules superficielles. Il ne gomme pas la peau à lui seul, mais prolonge la fenêtre physiologique créée par la chaleur et la vapeur. Grâce à cet effet de maintien, la peau reste plus longtemps prête au gommage, ce qui permet une exfoliation efficace et non agressive.

Ainsi, la relation entre le savon beldi et le hammam marocain repose sur une logique physiologique : la chaleur et la vapeur transforment temporairement l’état de la peau, et le savon noir intervient pour maintenir et exploiter cette transformation avant le gommage. Il n’agit donc pas seul, mais en tant qu’outil de transition, conçu pour fonctionner dans un environnement précis, à un moment précis. En dehors d’un hammam — sans chaleur, sans vapeur, sans temps d’exposition — sa fonction perd une grande partie de son sens.

— Âda

Précédent
Précédent

Savon Beldi : histoire d’une formulation